Archives pour la catégorie ‘art vivant’
Gros coup de cœur pour ce spectacle des Ballets C de la B. De la sensibilité, de la justesse et de l’humilité à l’image d’Alain Platel, voilà ce qui se dégage de cette proposition chorégraphique à la fois extrêmement drôle mais aussi bouleversante, par cet ultime et singulier hommage rendu à la prêtresse de la danse contemporaine, Pina Bausch. N’en déplaise à certains danseurs trop « techniques » , ici la danse est l’effet des affects, des sensibilités, des personnalités… Le groupe n’est pas une masse homogène, rigoureuse et évidée de sensibilité, c’est un corps d’individus qui bouge magnifiquement et particulièrement, même sous la contrainte musicale d’Aicha de Jean-Jacques Goldman.
Comme s’il s’agissait d’un parcours initiatique, une sorte de noviciat, le lieu de l’expérience où nous sommes conduits se situe en marge de l’agitation, de l’effervescence du moment. Nous pénétrons dans l’antre du cauchemar « le cauchemar d’un enfant qui est mort et qui n’a pas eu la force d’enterrer son enfance ». Le discours introductif de cette fille caméléon, endossant de façon schizophrène à la fois le rôle de la mère violente et celle de la jeune fille morte restée enfant, s’adresse à nous. Brisant le quatrième mur pour entretenir l’ambiguïté réel-imaginaire, elle précise notre position de spectateur mais aussi notre rapport au monde. Le propos est bouleversant mais la transfiguration théâtrale que propose Fabrice Murgia est empreinte d’un onirisme qui dépasse le simple fait- divers. Les médias utilisés sont justes et conduisent l’action vers une tentative de recomposition poétique du réel. La musique, la voix, les plans rapprochés sont autant d’apports scéniques servant la narration que l’esthétique de la pièce. La manufacture recèle des « petits mystères »: avis aux initiés qui souhaiteraient les suivre.
Dans « Tout le monde se fout de la demoiselle d’Escalot », Anne Monfort se replonge dans la littérature médiévale et porte à la lumière un personnage disparu dans un puits d’indifférence amoureux: cet acteur secondaire dont on ne parle jamais mais qui ne manque pourtant pas de souffrir en silence et dans l’ignorance. Une performance qui semble étouffer la colère et la violence des sentiments qui implosent. L’utilisation symbolique du miel comme objet de torture et d’amour mortifère sublime et poétise la scène tout en la rendant suffocante. La voix juste et tragique de la comédienne, rend équivoque le propos par son apparente sérénité. A découvrir !
http://viral-prod.com/fr/sections/collectives/theatre-heure/folder_view
A Dijon, pour l’évènement théâtre en mai, la compagnie italienne invitée, Motus, nous avait déjà initiés à une mouvance particulière du théâtre italien avant-gardiste. Le couple Enrico Casagrande et Daniela Nicolo continue son processus d’acculturation théâtrale en orchestrant le festival Santarcangelo en Emilie-Romagne du 9 au 18 juillet, succédant à Chiara Guidi de la Sociétas Raffaello Sanzio. Dix jours d’effervescence artistique sont consacrés aux arts de la scène, de l’image et du son pour répondre à la question de la fraction et de la confusion actuelles qui résident entre le théâtre et la réalité. Pour l’exemple, souvenons-nous d’abord de la proposition des Motus autour de la Tragédie d’Antigone… Cet extrait Post-it (2007) de la jeune compagnie italienne du Teatro Sotterraneo (2007) vous donne la couleur de l’édition 2010.
http://www.santarcangelofestival.com/
http://www.teatrosotterraneo.it/
Découverte de l’édition de 2009 par La Manufacture du festival Off à Avignon, le metteur en scène Daniel Danis marque fort son entrée avec cette pièce bouleversante sur les enfants laissés à l’abandon par leur famille. Renaissance de Kiwi, 12 ans, qui vient d’être rebaptisée par son compagnon de cellule, Litchi, lui promettant de la protéger si elle respecte les règles de la débrouille initiée par la rue. Par l’utilisation de la vidéo, Daniel Danis superpose présent, passé et futur, et se rapproche au plus près du quotidien mortifère et poétique du jeune couple laissé pour compte.
Ronan Chéreau fait partie de ces « écrivains de plateau » inspirés par les situations scéniques du travail de répétition. Ce sont bien les acteurs l’encre de sa plume. Ce texte incisif traite de « ce qu’il y a de visible et d’invisible d’Afrique, ici, en France ». La mise en scène sensible de David Bobée est ancrée dans une esthétique contemporaine à la fois épurée dans la matière et complexe dans les paradoxes liés aux faits d’actualité sur la question de l’identité qu’elle renferme. La création lumière souvent stroboscopique (Stéphane Babi Aubert) et la composition musicale envoutante (Jean-Noel Françoise) servent magnifiquement l’action dramatique qui s’exalte en une pièce poétique singulière.
Petit coup de projecteur sur Et maintenant (vidéo-danse) de la jeune compagnie pluridisciplinaire dirigée par Julie (Valsells) et Julie (Romeuf). Le binôme féminin a entrepris un travail original à la fois chorégraphique, visuel et sonore autour du support particulier et intime du « matelas » et de l’effet de chute de celui-ci. « Une composition sonore (Romain Parent) très réussie qui accompagne subtilement la fragilité des corps dansant que caresse la vidéaste de son œil sensiblement féminin. A découvrir ! »
Redonner de l’énergie aux mots, aux textes, révéler l’histoire en reconstruisant la narration par l’oralité : voici le théâtre de Nénéka. Les comédiens mettent en voix le texte de Brecht, notamment par le chant, et apportent une empreinte contemporaine soutenue à la guitare électrique. Le son, fort, monte en puissance les situations tout en les fragilisant et pousse les comédiens-chanteurs à se mettre à nu.
Voici une réécriture contemporaine en trois contests, de la tragédie d’Antigone orchestrée par Enrico Casagrande et Daniela Francesconi Nicolo de la compagnie italienne Motus.
Let’s the sunshine in | (Antigone) contest#1
Dans un décor chaotique, le public s’installe au centre de l’action qui va se dérouler. L’inconfort n’ invite pas les spectateurs à la décontraction mais à subir l’action, comme Antigone et Polynice qui la supportent tragiquement. Silvia Caldéroni, beauté anarchiste, représente de tout son être l’Antigone de la tragédie antique, l’allégorie de la résistance, la rébellion actuelle et la révolte contre les injustices de notre temps.
Too Late | (Antigone) contest#2
L’homme retrouve son état animal dans l’exercice du pouvoir. C’est ce que semble développer ici le symbole du combat de chien auquel se livrent Silvia Caldéroni-Antigone-Hémon et Vladimir Aleksic-Créon. Ce dernier inculque à sa progéniture la loi du plus fort: jeu vicieux et brutal. D’une violence étouffante, elle le frappe et lui prouve sa force, lui, l’oblige à s’égosiller dans l’exercice métaphorique de l’aboiement. La compagnie Motus s’investit dans un jeu permanent entre fiction et réalité. Un théâtre dans lequel faits divers contemporains et tragédie restent liés.
Iovadovia | (Antigone) contest#3
Un vieux bâtiment désaffecté abrite Antigone- Silvia Caldéroni dans sa demeure de fortune. Une tente est dressée là : abri temporaire ou funeste? Retirée du monde pour avoir transgressé l’ordre de son père, Antigone tente un ultime dialogue consolateur avec Tirésias et se présente aux Enfers, Cerbère l’attend, hurle à la mort autour d’elle mais jamais ne la touche. Antigone s’érige en icône rebelle et divine aux yeux du public troublé par tant de véracité et d’abnégation dans le jeu des comédiens qui ne se ménagent jamais.
Dans une ambiance ouatée et vaporeuse, le chorégraphe italien s’inspire à la fois de l’histoire de l’art et de l’anatomie pour offrir à son travail une forme plutôt esthétisante avec des corps d’une mobilité surprenante. Assistée d’un groupe de danseurs qui lui donnent des proportions démesurées, cette icône « titienne » ressemble à une forme allégorique des âges de la vie. Cette œuvre poétique d’où s’exaltent des corps, des sons et des mots est comme une invitation Lynchéenne à revisiter notre existence démente.
Festival Labomatique